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De J-J. Rousseau à la démocratie délibérative

Mon travail sur Rousseau et sur ses lectures modernes et contemporaines m'a d'abord conduit à examiner les tentatives d'actualisation du principe démocratique d'autolégislation chez certains des théoriciens les plus éminents de la démocratie délibérative (Rawls, Habermas, Cohen). J'ai particulièrement travaillé sur le débat entre Rawls et Habermas, sur lequel portait la dernière partie de ma thèse et qui a fait l'objet d'un cours de Master 2, dispensé à Lyon 3 l'année 2018-2019.

De mes recherches sur Rousseau et sur les tentatives en accomplir l'intention dans le contexte de sociétés complexes, pluralistes et mondialisées, j'ai toutefois conclu à la faible adéquation des idéaux d'autolégislation et de souveraineté du peuple pour appréhender les démocraties contemporaines. L'autolégislation pourrait même constituer - c'est la thèse radicale de Catherine Colliot-Thélène - un concept-écran, la démocratie se laissant mieux définir par les revendications de droit sans conditions d'appartenance qui en ont rythmé l'histoire.

Le tournant épistémique

Un héritage alternatif de Rousseau se décèle dans les conceptions dites "épistémiques" de la démocratie, qui attirent l'attention sur le fait que notre attachement à ce régime politique tient au moins partiellement à ce que les procédures qu'il soutient (liberté de la presse, de conscience et d'expression, élections régulières et exigence de justifications, suffrage universel, règle de majorité, etc.) sont présumées favoriser (sans assurer) la prise de bonnes décisions.

Les démocrates épistémiques ont des ambitions et des moyens très différents. L'article séminal sur le sujet est celui de J. Cohen (1986) ; mais c'est David Estlund, dans Democratic Authority (2007) qui a donné à ce courant son cadre théorique le plus élaboré, tout en restant réservé sur la probabilité que les procédures démocratiques débouchent sur les décisions correctes (estimée à peine supérieure au hasard complet). Selon Estlund, ce n'est pas seulement l'égalité d'influence sur la décision qui la rend acceptable pour la minorité, mais le fait qu'il n'existe pas de moyen non controversé d'en prendre de meilleures. À sa suite, Hélène Landemore a cherché plus ambitieusement à établir la supériorité épistémique de la démocratie sur toute autre configuration institutionnelle, en soulignant les vertus présumées de la diversité cognitive, R. E. Goodin et K. Spiekermann, en revisitant le théorème du jury de Condorcet (voir mon compte-rendu pour la RFSP). Je reste pour ma part sceptique vis-à-vis de ces tentatives formelles, inspirées par des théorèmes mathématiques. Un article en préparation tâche de défendre les vertus d'une approche épistémique de la légitimité politique (voir ci-dessous) ; il sera précédé d'un autre, à paraître (2021), sur les transformations de la citoyenneté qu'elle rend concevable.

Démocratie extra-électorale

La démocratie est associée, dans l'imaginaire et les pratiques collectives, au rituel électoral. Pourtant, ce que se joue en dehors des élections est, même du point de vue de la théorie politique, au moins tout aussi important : illégalismes, manifestations, revendications de droit, actions en justice ne participent pas moins de la formation de l'opinion et de la volonté politiques que les campagnes électorales ou, plus rarement, référendaires.

Dans le cadre des activités du MAAD, le laboratoire junior que j'ai fondé avec deux politistes à l'ENS de Lyon, je me suis également intéressé aux innovations démocratiques, notamment les assemblées citoyennes, à l'image de la Convention citoyenne pour le climat.

Je coordonne, avec Lionel Cordier et Marie Montagnon, un dossier pour Raisons Politiques sur la Politique du tirage au sort (à paraître en mai 2021). Mon propre article dans ce dossier aborde les rapports entre intérêts particuliers et bien commun dans les assemblées tirées au sort.

 

Travaux en cours

La légitimité politique comme subjectivation (article)

À partir du moment où l’on fait reposer la légitimité du pouvoir politique sur le consentement de ceux sur qui il s’exerce, la reconnaissance de cette légitimité suppose que les décisions des acteurs politiques apparaissent à leurs destinataires comme le reflet ou l’expression de leur propre volonté. À ce titre, la légitimité semble supposer, pour être reconnue comme telle, la production d‘identités collectives, dans la mesure où elle présuppose une capacité à « dire nous ». C’est ce phénomène que j’appelle la subjectivation politique. Penser la légitimité politique comme subjectivation reviendrait alors à examiner la manière dont les discours de légitimation créent des sujets collectifs.

En défense du procéduralisme épistémique (article)

Ce papier se présente comme une apologie du procéduralisme épistémique, en vertu duquel l'obligation morale que nous avons d'obéir aux décisions prises démocratiquement tient au moins en partie à ce qu'elles sont tendanciellement les bonnes décisions. Une première partie montre que l'arrivée d'Estlund à cette position, peut être comprise en réponse aux faiblesses, mutuellement dénoncées, des positions de Rawls et de Habermas. La seconde porte sur les tentatives des démocrates épistémiques pour établir la supériorité épistémique de la démocratie sur toute autre forme de régime. J'essaie de montrer pourquoi ces tentatives, nécessairement formelles, ne peuvent pas être entièrement convaincantes. Si elles ne le sont pas, on peut être amené à se demander si l'accentuation sur la qualité des décisions ne pourrait pas en définitive se retourner contre la démocratie. La dernière partie de l'article montre que le procéduralisme épistémique offre en effet une compréhension de la légitimité qui excède les systèmes démocratiques que nous connaisons, sans pour autant inclure les régimes de type autoritaire.

Citizens without the nation : rights, deliberation and solidarity (reasearch project)
The project aims to assess the conditions for solidarity between citizens without reference to a national imaginary.
My hypothesis is that better practical knowledge, on the part of the citizens, of the rights owed to them, of the
conditions for valid reasons for political decisions and of the channels of contestation
available, could suffice to create solidarity between them. By solidarity, i mean a tendency for citizens to see themselves as responsible for and before others.  Forging
this hypothesis implies that citizenship and nationality be distinguished. Citizenship is not
thought of as a positive status granted by the state, but as the fundamental right of each
individual subjected to arbitrary constraints to demand justifications and to be able to contest
them on equal footing with those who decided them. This view of citizenship as right to justification allows us to avoid the
conceptual confusion created by associating citizenship with national identity on the one
hand, and with electoral participation on the other. This will involve firstly verifying the
internal coherence of the hypothesis (claims for rights are commonly accused of leading to
loss of social ties), then envisaging its chances for success by examining existing practices,
different national contexts and promising institutional innovations in dialogue with the
political and legal sciences.